Interview réalisée par Marie-Line El Haddad

Rencontré en décembre 2024 dans un studio de Séoul, le réalisateur coréen Lee Jinseok évoque son rapport à l’animation, ses influences et ce qui guide son processus de création. Une conversation intime sur la sincérité, l’image et la manière de raconter le réel.

Chez Lee Jinseok, l’animation commence rarement par un scénario. Elle naît d’une image, d’un décalage, d’un trouble discret dans le réel. Déjà rencontré à l’occasion de la 19ème édition du Festival du Film Coréen à Paris où il présentait Kangaroo Boy (un court métrage où il explorait la famille, la société et l’horreur du quotidien à travers une métaphore visuelle forte) le jeune réalisateur poursuit aujourd’hui une démarche résolument personnelle, guidée par l’observation de ce qu’il traverse et de ce qui l’entoure.

Dans cet entretien, Lee Jinseok revient sur ce qui structure son regard : ses influences, son rapport à l’image comme point de départ narratif, et la manière dont le contact avec le public peut, parfois, déplacer le curseur de la création. Une conversation qui prolonge son travail sans jamais le figer, et qui éclaire les contours d’un cinéma d’animation en constante construction.

Marie-Line El Haddad : Qu’est-ce qui vous a poussé à poursuivre une carrière dans l’animation ? Aviez-vous un message particulier à transmettre ?

Lee Jinseok : Je n’ai pas eu de “grand déclic” qui m’aurait conduit à l’animation. C’est quelque chose qui s’est fait naturellement, depuis l’enfance. Dès l’école primaire, j’aimais beaucoup dessiner, et cela s’est poursuivi sans rupture. Aujourd’hui, ce qui était un plaisir est devenu un moyen d’expression. L’animation est pour moi un outil pour transmettre mes pensées, ce que je ressens. Quant aux messages que je veux partager, ils changent selon les périodes. Je m’inspire de ce que je traverse en grandissant : les situations auxquelles je fais face, les décisions que je prends, les responsabilités qui en découlent. Je raconte ce que je vis, et je le transforme en animation.

MLEH : Vous citez souvent Bong Joon-ho et Junji Ito parmi vos inspirations. Qu’est-ce qui vous touche dans leurs œuvres ?

Lee Jinseok : Du côté de Bong Joon-ho, The Host m’a particulièrement marqué. J’aime la façon dont il part d’un quotidien très ordinaire pour y introduire un seul élément perturbateur. À partir de là, tout bascule. Je retrouve une logique similaire chez Junji Ito. Il part souvent d’un cadre banal et y injecte quelque chose d’étrange, d’inquiétant. Parmi ses œuvres, Uzumaki m’a beaucoup marqué. J’aime cette manière de faire glisser le réel vers quelque chose de plus dérangeant. Ces références m’inspirent aujourd’hui dans un projet en cours, situé près de la rivière Jungnangcheon, à Séoul, où un frère et une sœur rencontrent une forme d’homme-poisson. L’idée reste la même : introduire une rupture inquiétante dans un environnement réaliste.

MLEH : Selon vous, quelles sont les spécificités de l’animation coréenne par rapport à l’Occident ou au Japon ?

Lee Jinseok : C’est un point de vue personnel, mais je trouve que l’animation coréenne est souvent plus réaliste, plus proche de la vie quotidienne, et parfois plus froide. L’animation japonaise intègre souvent davantage d’éléments fantastiques ou de super-pouvoirs. En Corée, on reste plus au contact de l’humain et de la réalité sociale. Je pense à des œuvres comme Padak Padak ou The King of Pigs. Ce sont des récits où les personnages traversent déjà des situations difficiles, et où les épreuves s’intensifient encore. Ce n’est pas forcément réconfortant, mais c’est une forme de narration qui me parle beaucoup.

MLEH : Comment démarre votre processus de création lorsque vous commencez un nouveau projet ?

Lee Jinseok : Je commence presque toujours par une image. Je me demande à quoi je pense le plus en ce moment, puis j’essaie de condenser cette pensée en une seule image forte. Pour Kangaroo Boy, à l’époque, je cherchais mon premier emploi et j’étais encore soutenu financièrement par mes parents. J’ai voulu traduire cette situation visuellement, en imaginant un père-kangourou portant son fils. Quand je vois que l’image fonctionne et qu’elle peut marquer le public, je sais que je tiens mon point de départ. Ensuite, l’histoire se construit à partir de là.

MLEH : Avez-vous rencontré des difficultés particulières lors de la réalisation de ce film ?

Lee Jinseok : Oui, notamment parce que le père dans le film représente mon propre père. Il y a des scènes où le personnage est malmené, insulté, et j’avais peur que cela le blesse. Je l’ai prévenu avant la projection, et heureusement il l’a compris. J’ai aussi dû faire un compromis technique. Je voulais représenter le cordon ombilical en 3D, mais c’était trop coûteux et je manquais de temps. J’ai donc dû le dessiner en 2D pour pouvoir terminer le film. Cela fonctionne, mais c’est un choix que je regrette encore un peu.

MLEH : Votre film a été projeté à Paris. Comment avez-vous perçu les réactions du public français ?

Lee Jinseok : J’ai ressenti une vraie différence avec le public coréen. Les spectateurs français réagissent de manière très sincère. S’ils trouvent quelque chose drôle, ils rient, même si les autres ne rient pas. En Corée, on a davantage tendance à se retenir et à suivre l’ambiance générale de la salle. En France, chacun semble assumer sa propre réaction. Cela m’a donné beaucoup de courage. J’ai parfois été freiné par des réactions négatives en Corée, ce qui m’a rendu plus prudent dans le choix de mes sujets. À Paris, j’ai eu le sentiment que je pouvais être plus sincère, raconter ce que j’ai vraiment envie de raconter, sans chercher à plaire à tout le monde.

Merci à Lee Jinseok pour cet entretien et à Charlène pour la traduction.

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Posted by:Marie-Line El Haddad

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