Nommer ses “deux selves”, puis annoncer leur fusion, chez Keung To, la formule dépasse le gimmick. Dans LAVA, elle devient une stratégie publique pour parler de pression, de maturité et d’honnêteté. Elle transforme aussi le concert en journal scénique, presque initiatique. En cette nouvelle année, qui verra le retour du bien-aimé de Hong Kong à Londres le 13 mars prochain pour un concert à l’OVO Arena de Wembley, revisitons les grandes lignes et les concepts qui ont marqué son LAVA Tour, donné à Hong Kong, chez lui, il y a à peine trois semaines.

L’art comme grammaire de soi
Il fut un temps où la persona n’était qu’un masque. Un dispositif d’image, un code de séduction, une surface sociale que l’on polit avec plus ou moins d’aisance. Keung To, lui, prend un risque supplémentaire. Il nomme.
Fin décembre 2025 à Hong Kong, au moment de refermer une série de concerts qui fait salle comble, il remet au centre une formule qui ne le dissimule pas. Il affirme l’existence de “A” et de “B sides” en lui.
Ce choix de vocabulaire est plus révélateur qu’il n’y paraît. Il ne décrit pas seulement une humeur ou un tempérament. Il propose une manière de lire l’artiste comme un récit en cours. Là où l’industrie tend à lisser les contradictions, Keung To les expose comme une dynamique. Une tension interne travaille la performance, l’écriture, la relation au public. Il ne s’agit donc plus uniquement de “ce qu’il représente”, sujet que nous avons déjà exploré dans nos lectures sociétales et culturelles autour de sa trajectoire. Il s’agit de la façon dont il se raconte, et surtout de la façon dont il rend ce récit partageable.
C’est ici que LAVA devient plus qu’un concert. Par sa structure même, le live se présente comme un journal. Il met en ordre sept années d’industrie, de changements, de progrès, parfois de regrets. La scène n’est plus seulement un lieu d’exécution. Elle devient un espace de narration. On peut y dire la pression sans se dissoudre dans la confession brute, et transformer l’intime en langage collectif.

“A/B sides”, moi, toi, nous
Le point le plus intéressant, dans cette rhétorique des “A/B sides”, tient à son statut ambigu et à la manière dont Keung To l’encadre. L’expression ouvre la porte à toutes les projections. Double personnalité, dissociation, fracture. Dans le même temps, le discours public évite la pathologisation, l’expression trop évidente d’un “problème” de soi. Il privilégie une lecture narrative, ancrée dans le surmenage, la pression, la surinterprétation, puis l’apprentissage de soi.
En parlant de “A” et de “B”, Keung To propose une vision émotionnelle plutôt qu’une simple étiquette. On peut y lire deux régimes intérieurs. L’un gouverné par l’affect, l’autre par le contrôle. L’un impulsif, l’autre stratège. L’un exposé, l’autre retenu. L’essentiel tient à la manière dont cette dualité est posée. Elle n’apparaît pas comme une fatalité. Elle devient une matière de travail sur sa propre personne, une opportunité de changer et de devenir meilleur.
Cette dualité sert aussi au glissement vers une troisième instance, “Keung To C”. Là où A et B décrivent une oscillation, une lutte intérieure, C s’apparente à une destination. Une version de soi plus apte à répondre avec honnêteté, moins dominée par l’émotion. Le geste relève de la mise en scène au sens noble. Il rend visible un effort intérieur et le transforme en récit intelligible.
Ce cadrage protège deux choses à la fois, l’artiste et le public. Il protège l’artiste en empêchant que la dualité soit réduite à un diagnostic ou à un spectacle de souffrance. Il protège le public en lui donnant un langage pour comprendre, sans s’approprier. Dans un environnement où la moindre phrase peut être disséquée, la stratégie reste fine. Dire assez pour être compris, sans compromettre sa propre vision des choses pour autant.

LAVA comme journal scénique, de la setlist au récit initiatique
Si la psyché est le thème, la scène devient le dispositif. Keung To décrit la structure du concert comme un journal de route. Un parcours de sept ans mis en chapitres, où l’on traverse la croissance, la remise en question, la lucidité, et cette forme de remords qui accompagne souvent les trajectoires accélérées.
Dans cette perspective, la setlist cesse d’être un simple enchaînement de titres. Il faut ‘a voir comme une dramaturgie, et donc une progression. Le live prend alors des airs de récit initiatique qui met en scène un passage. Le passage de l’illusion à la nuance, de la comparaison à l’acceptation, de la performance comme preuve à la performance comme langage.
Le plus frappant, dans ce type de construction, tient à la place accordée au public. Il n’est pas un décor, mais un véritable un témoin. Keung To renvoie l’appréciation à l’audience, l’invitant à se remercier elle-même, à reconnaître l’“inner child”. Le public juge, mais se juge également lui-même dans un cadre de réconciliation collective avec soi-même. Le concert devient un espace de miroir. L’un, Keung To, raconte son alignement, l’autre, le public, est invité à envisager le sien.
Même les éléments de “célébration”, les invités, les moments d’émotion et gestes scéniques, restent des arrière-plans dans cette lecture. Ils servent la sensation du moment. Mais, au fond, sont-ils l’important ici ? Ce qui demeure, c’est l’architecture que Keung To donne à son concert. Une catharsis.

À venir
Reste une question décisive. Comment une psyché mise en scène devient-elle une psyché qui existe réellement ? La réponse se joue dans un mot qui revient sans cesse, le temps. Le temps nécessaire pour que certaines chansons existent au bon moment. Le temps nécessaire aussi pour que les “A/B sides” cessent de s’anéantir mutuellement au profit d’une troisième persona plus stable et durable.
Dans la Partie 2, nous verrons comment l’idée d’alignement reconfigure la temporalité de sa musique, et comment la vulnérabilité, loin d’être une mièvrerie, devient une véritable compétence scénique.

Contenu médiatique : Demona Lauren
Photographe : Irene Lo, pôle Hong Kong, DL Team

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Posted by:Demona Lauren

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