Prolongement direct de notre première partie, cette seconde lecture suit le fil le plus discret et le plus décisif de LAVA : le temps. Temps nécessaire pour que certaines chansons existent au bon moment, pour que la vulnérabilité cesse d’être un aveu et devienne une compétence, et pour que les “A/B sides” coexistent enfin, et se régulent organiquement.


Pourquoi certaines chansons attendent d’être dévoilées
Dans un récit initiatique, le temps n’est pas un décor : il conditionne le contenu à partager et les émotions qui s’y lient. Keung To formule une idée simple, mais moins souvent expliquée. Selon lui, une chanson ne se publie pas seulement quand elle est prête, elle se publie quand l’artiste l’est. Ce déplacement est décisif, parce qu’il transforme la temporalité de la musique en temporalité de soi.
Dire qu’un titre a attendu, ce n’est pas seulement évoquer un calendrier de label ou une stratégie de sortie. C’est affirmer qu’il existe un écart entre l’écriture et l’énonciation : entre le moment où un texte est composé et celui où il peut être présenté au public sans tricher. Une chanson n’est pas un objet autonome, elle engage une voix, un corps, une crédibilité affective. En d’autres termes, Keung To veut plus d’un hit pour la gloire, mais des chansons qui transmettent l’expérience. Et c’est pour cette raison que Keung To attend que son vécu rattrape ce qu’il y raconte.


Ce point éclaire la rhétorique des “A/B sides”. A et B décrivent un aller-retour constant entre deux états intérieurs qui se contredisent, se heurtent. Le temps sert d’outil à maturer et à voir au-delà de cette lutte pour enfin accepter la troisième version, le Keung To C. Il permet que l’expérience rattrape le texte, et que la compréhension de ce qu’il vit et ressent rattrape enfin la simple spéculation.
La vulnérabilité comme compétence scénique
Un malentendu fréquent confond vulnérabilité et abandon. Dans LAVA, la vulnérabilité apparaît cadrée, structurée, méthodique. Elle fonctionne comme une compétence scénique. Elle rend l’intime compréhensible de tous tout en gardant sa souveraineté.
Keung To évoque le manque de confiance, l’ignorance de ses propres sentiments, puis l’apprentissage d’un dialogue intérieur plus honnête. L’ensemble se lit ici comme un passage obligé, avec un avant, un pendant, un après, presqu’auto-éducationnel. Le public ne reçoit pas une confession ni un aveu de faiblesse. Il s’agirait plutôt de l’exposé de son vécu dont il tire des leçons pour lui comme pour les autres, dans un esprit didactique.

Le geste le plus révélateur tient au renversement de la gratitude. L’ovation ne sert plus seulement de validation externe. Elle devient un point d’appui pour déplacer le centre de gravité vers la reconnaissance intériorisée. Se remercier, reconnaître l’“inner child”, réapprendre à se parler après tant d’erreurs et d’incompréhension.
La scène se transforme ainsi en espace d’apprentissage émotionnel. Rien n’est asséné comme une morale. Une méthode implicite se dessine. Nommer ses états, reconnaître ses mécanismes, refuser de se réduire à ses fluctuations. La pop joue ici un rôle paradoxal. Elle tient ensemble spectacle, enseignement, analyse de soi. Avec beaucoup d’honnêteté.

De la comparaison à co-habitation : une éthique de la relation
La logique de coexistence déborde l’intériorité et rejaillit sur la manière de se situer parmi les autres. Keung To évoque la comparaison, avec l’envie et l’auto-dévalorisation, puis il la reconfigure. La comparaison devient un piège, et la valeur cesse de se prouver par opposition.
Dans 鏡中鏡, Keung To met cette mécanique à nu, sans la romantiser. Il nomme notamment l’absurdité des classements. La célébrité y apparaît comme un espace saturé de commentaires, de débats, de projections, qui finit par déplacer le conflit vers l’intérieur. Le refrain insiste sur ce travail de “nettoyage” et d’aveu, jusqu’à la formule finale, « aussi, c’est moi-même » : l’adversaire n’est plus l’autre, mais le réflexe de se mesurer.

Ce déplacement a une portée collective. Il sait que les fandoms transforment parfois l’admiration en compétition, c’est pourquoi il propose une autre économie de la reconnaissance. Admirer sans opposer, soutenir sans hiérarchiser. L’adversaire se déplace vers le mécanisme intérieur qui pousse à se mesurer plutôt à soi-même.
Dans cette lecture, l’intégration des “A/B sides” devient aussi une éthique relationnelle. Quand la guerre intérieure se calme, la guerre des images se calme souvent avec elle. La maturation se mesure alors à la transformation du rapport à la validation.

Le concert comme lieu de crise, d’ajustement, de responsabilité
Un récit initiatique se reconnaît aussi à ses épreuves. Ironiquement, cela ne se vérifie pas uniquement sur scène. Les difficultés techniques et les ajustements de production rencontrés durant sa tournée LAVA se lisent ici comme de véritables apprentissages. La crise est une expérience de plus, et l’imprévu mesure la capacité à continuer malgré les obstacles.
Ce cadrage confirme que LAVA ne cherche pas l’illusion d’une perfection sans accrocs. Il met en avant une compétence. Gérer, absorber, corriger. La maturité se voit dans la manière de rester présent malgré les frictions.
La même logique apparaît dans les choix face au contexte social. Ajuster une décision pour éviter des associations douloureuses (en référence aux événements survenus à Hong Kong peu avant les MAMA), renoncer à un élément de mise en scène, placer la réception du public au premier plan. Ces gestes relèvent d’une responsabilité symbolique. Un artiste qui revendique l’honnêteté tient compte de l’état émotionnel du monde qui l’entoure.

“LAVA Yourself”
Ce que LAVA met en évidence dépasse le “moment” de carrière et la suite de séquences marquantes. Le projet propose une musique, une carrière d’artiste qui fabrique du sens à partir de l’intériorité, sans la réduire à un “problème” individuel.
En nommant ses “A/B sides”, puis en suggérant leur co-habitation fair-play, Keung To propose une lecture narrative de la psyché à travers le secteur dans lequel il s’exprime le mieux : la musique. Et dans LAVA, on apprend surtout à se battre ensemble, plutôt qu’à vaincre à tout prix quitte à tout perdre.
Dans le prolongement de nos lectures précédentes, figure culturelle, diplomatie esthétique, leadership créatif, LAVA ajoute une couche de plus aux compétences de l’artiste Hong-kongais. Keung To devient un conteur, un messager pour qui le temps est un repère clé pour se décider à changer au bon moment. L’intérêt ici n’est pas uniquement l’histoire racontée, mais la manière dont elle se construit. Nommer, cadrer, ajuster, laisser le temps faire son travail.
Contenu médiatique : Demona Lauren
Photographe : Irene Lo, pôle Hong Kong, DL Team
