Les deux premiers volets de #TheLAVASeries ont posé LAVA comme journal scénique et comme méthode. Restaient, en marge de la dramaturgie, deux pièces qui fonctionnent qui sont au cœur de la stratégie du changement, les éléments déclencheurs de KT A/B et KT C : 鏡中鏡 et Boulder. L’une décrit l’endroit où l’on se perd, l’autre l’endroit où l’on se recompose. Entre les deux, un champ de bataille envers soi-même.

鏡中鏡 : la comparaison comme dispositif de violence

鏡中鏡 s’ouvre sur une sensation de suffocation. Ne plus respirer, vouloir disparaître. Le texte ne cherche pas à dissimuler le mal-être. Il nomme l’accumulation, l’injustice stockée, la course à “monter d’un niveau” encore et encore. La pression n’est pas une abstraction. Elle est quotidienne, répétitive, et elle colle au corps.

Ce qui frappe, c’est la précision des cibles. Keung To pointe le droit d’exister à travers des chiffres. Il pointe aussi la logique des catégories, “K-pop / Canto-pop, comment cette comparaison peut-elle avoir du sens”, et l’on comprend que le problème n’est pas la référence culturelle en soi. Le problème, c’est le classement comme réflexe, ce capital symbolique bourdieusien. Une sorte de monnaie de légitimité qui fabrique des hiérarchies, là où il n’y en a pas, comme seuls moyens de juger l’humain.

Dans cette chanson, la célébrité ressemble à une salle saturée. Commentaires, débats, projections. On retrouve ici ce que Sartre appelait le regard: l’identité se figeant irrémédiablement sous l’œil d’autrui, et nous obligeant à nous observer comme un objet.

Dans la chanson de Keung To, le refrain aligne ce qu’il faut “dire” à bout de souffle, puis bascule vers une image obsédante, balayer. Balayer les feuilles, balayer encore, jusqu’à l’épuisement. Guy Debord, fidèle à sa pensée critique de ‘La Société du Spectacle’, dirait que l’image ne reflète plus la vie, elle la remplace. La métaphore est simple, presque cruelle. Nettoyer n’a pas de fin, parce que la saleté revient, parce que le regard des autres ne nous quitte pas.

Et puis, la conclusion. Deux miroirs face à face, une hostilité infinie, et l’aveu final. L’ennemi, c’est aussi moi-même. Non pas au sens d’une culpabilité, mais au sens d’un mécanisme. La comparaison a été intériorisée. Le tribunal est devenu personnel.

Boulder : transformer la pression en matière

Si 鏡中鏡 décrit la fatigue du regard, Boulder décrit la conversion de cette fatigue en force. Le texte commence comme un récit de retrait. Un jeune homme se cache pendant sept ans, se soigne dans une ville-citadelle, conserve les derniers murs au bord de l’esprit. On n’est pas dans la pose héroïque. On est dans la survie.

Puis vient la tectonique. Séismes, fissures, dégâts qui gagnent “quelques centimètres”. La métaphore est physique, presque géologique. Puis, le grand changement, qu’il doit à sa force de décision. Tant que je ne suis pas réduit en poussière sous le rocher, je roulerai à contre-courant. En un seul mot : la résistance.

Le refrain joue sur un glissement de langue, boulder devient bolder. Le rocher devient l’audace. C’est là que la chanson devient intéressante pour LAVA. Elle ne dit pas “je suis fort”. Elle dit “je me solidifie”. Le magma devient lave, la lave devient roche, la roche devient courage. Autrement dit, l’intensité ne disparaît pas. Elle se discipline, elle se structure au sens nietzschéen,, elle construit l’individu. Et la phrase “No giving in to the pressure” donne la clé. La pression existe et il la reconnaît, décidant de ne pas fuir devant elle. La question est ce qu’on en fait.

Du miroir au rocher : deux réponses à la même époque

Ces deux chansons se répondent sans se contredire. Elles parlent de la même époque intérieure, mais depuis deux angles bien différents.

Dans 鏡中鏡, le monde extérieur impose ses mesures. Le sujet tente de nettoyer, d’expliquer, de survivre au bruit. Dans Boulder/Bolder, la pression n’est plus seulement subie. Le sujet cesse de négocier avec le regard et commence à construire quelque chose de tangible afin de se stabiliser. Ici, on observe le coût et la conséquence. Le coût, c’est l’épuisement de la comparaison. La conséquence, c’est la transformation de la pression en structure. Un structure à laquelle se rattacher pour enfin repartir et laisser derrière ce qui pesait tant.

Une éthique implicite

Pris ensemble, 鏡中鏡 et Boulder/Bolder dessinent toute une éthique plus qu’un simple message. Dans une culture hongkongaise où la ‘face’, en tant que réputation, pèse lourd, la comparaison n’est pas un jeu, c’est une mécanique de dignité sociale et morale. Ici, il est question de refuser les comparaisons qui réduisent, qui humilient, refuser l’idée que la valeur se prouve par opposition. Et, en parallèle, accepter que la force ne se décrète pas. Elle se fabrique, lentement, par solidification.

Ce que LAVA met en scène, ces chansons l’exploitent, l’expliquent et l’explicitent par l’expérience. Le miroir explique pourquoi la guerre des images fatigue. Le rocher explique comment on cesse de s’y dissoudre pour enfin pouvoir continuer. Mais continuer en se reconstruisant, pas en se justifiant.

Contenu médiatique : Demona Lauren
Photographe : Irene Lo, pôle Hong Kong, DL Team

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Posted by:Demona Lauren

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