Interview réalisée par Marie-Line El Haddad
Hwang Byeong-gug signe un thriller cru et nerveux, révélant la zone grise où lutte antidrogue, intérêts personnels et survie se confondent.
Présenté au public français dans le cadre de la section « Évènements » du Festival du Film Coréen à Paris 2025, Yadang : The Snitch immerge le spectateur dans les failles d’un système où justice, compromissions et intérêts personnels s’entremêlent jusqu’à brouiller toutes les frontières morales. Après plusieurs années de recherches aux côtés de procureurs, brigades spécialisées et anciens toxicomanes, le réalisateur Hwang Byeong-gug livre un récit âpre, sans héros ni coupables évidents, qui expose autant les mécanismes du trafic que la fragilité humaine. Dans cet entretien, il revient sur la genèse du film, les ambiguïtés qui structurent sa mise en scène et son regard sur une Corée confrontée à l’essor des drogues et aux limites de ses institutions.
Marie-Line El Haddad : Lors du Q&A, vous avez expliqué avoir mis près de quatorze ans à concrétiser ce film. Qu’est-ce qui vous a poussé à revenir sans relâche sur cette histoire, et qu’est-ce qui a rendu sa production possible aujourd’hui ?
Hwang Byeong-gug : Il y a eu un malentendu : je n’ai pas développé Yadang : The Snitch pendant quatorze ans. Ce film a réellement commencé en janvier 2020, il y a donc environ quatre ou cinq ans de travail. Avant cela, j’avais préparé un autre projet qui n’a finalement pas pu être produit, ce qui a donné l’impression d’un très long processus global. Pour Yadang, j’avais la conviction que cette histoire portait un message important à transmettre au public coréen. C’est ce qui m’a donné la volonté de mener le projet à terme. Si le film a pu exister, c’est avant tout grâce aux efforts du producteur, sans qui rien n’aurait pu se concrétiser.
MLEH : Vous avez rencontré de nombreux procureurs, membres de brigades et anciens toxicomanes pour écrire le scénario. Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans cette immersion ?
Hwang Byeong-gug : Plus que des surprises liées aux faits eux-mêmes, ce qui m’a marqué, c’est que beaucoup de personnes chargées d’éradiquer la drogue en Corée semblaient davantage préoccupées par leur propre situation, leur carrière, leur progression personnelle, que par la lutte en elle-même. C’est une réalité humaine qui m’a frappé.
MLEH : Le film explore une frontière morale très fine, sans héros clair ni coupable évident. Comment avez-vous travaillé cette ambiguïté dans la mise en scène ?
Hwang Byeong-gug : Vous avez très bien perçu l’essence du film : il n’y a ni “gentils” ni “méchants”. Les personnages agissent en fonction de leurs intérêts, comme dans la réalité. Ce n’est pas un monde moralement tranché. Cette ambiguïté m’intéressait beaucoup, et je voulais la refléter sans juger les personnages.

MLEH : Certains spectateurs rapprochent le film du scandale « Burning Sun » et d’affaires récentes de corruption. Est-ce un écho volontaire ou une résonance naturelle avec la société coréenne ?
Hwang Byeong-gug : Aucun lien volontaire. J’ai commencé à écrire le scénario bien avant le scandale Burning Sun. Il y a dans le film une scène de fête où circulent des drogues, mais elle n’a pas été inspirée par cet événement : je voulais simplement montrer clairement les comportements liés à la consommation, pour rendre visibles les dangers et les dynamiques de ce milieu.
MLEH : Vous saviez dès l’écriture que le film serait interdit aux moins de 18 ans. Cette contrainte vous a-t-elle offert plus de liberté artistique ?
Hwang Byeong-gug : Cela ne m’a pas donné plus de liberté dans l’écriture, mais cela m’a permis de représenter les situations plus directement, sans devoir édulcorer la réalité.
Comme le film était destiné à un public adulte, je pouvais montrer les choses telles qu’elles sont, sans les cacher.
MLEH : L’un des acteurs principaux, Kang Ha-neul, est souvent associé à des rôles lumineux. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans le fait de le diriger dans un registre plus sombre et ambivalent ?
Hwang Byeong-gug : Le personnage de Kang-su (personnage joué par Kang Ha-neul, ndla) devait absolument conserver une part de bonté fondamentale, même s’il commet au début des actes illégaux. Kang Ha-neul possède naturellement une image de gentillesse, forgée par ses rôles précédents. C’est précisément cette base, ce fond de douceur, qui m’a permis de construire un personnage ambigu mais humain. Sa nature bienveillante rend crédible son parcours dans le milieu de la drogue.
MLEH : Vous avez évoqué un incident où la police vous a soupçonné à tort d’usage de drogue pendant la préparation du film. Comment ces expériences personnelles ont-elles nourri votre regard sur l’histoire ?
Hwang Byeong-gug : Ma vision globale n’a pas changé, elle était déjà fixée dans le scénario.
En revanche, mes recherches et mon expérience directe m’ont permis d’ajouter davantage de détails précis et réalistes.
Cela m’a aidé dans la direction d’acteurs, car j’avais rencontré de vraies personnes de ce milieu. Un exemple simple : lors de mon propre test urinaire, j’ai appris comment interpréter le résultat ; une ligne ou deux, positif ou négatif. Ce type de détails, je n’aurais jamais pu les inventer sans les avoir vécus.

MLEH : Vous avez trouvé le public français particulièrement passionné. Cette réception change-t-elle votre manière de penser vos films à l’étranger ?
Hwang Byeong-gug : Pour être honnête, je ne pense pas aux spectateurs étrangers quand je fais un film. Je me concentre avant tout sur les spectateurs coréens, sur ce qu’ils veulent voir, sur les histoires qui les concernent. Mais si un film plaît en Corée, alors il peut aussi toucher un public international. C’est comme cela que je le vois.
MLEH : Les problématiques liées à la drogue sont très présentes dans le film et concernent également d’autres pays, dont la France. Voyez-vous une dimension universelle dans votre récit ?
Hwang Byeong-gug : Bien sûr. La drogue existe depuis les débuts de l’humanité. Elle est présente partout, et je pense même qu’elle est plus répandue en France qu’en Corée. Mon souhait le plus sincère, c’est que les jeunes — les adolescents notamment — n’y touchent pas. Malheureusement, je pense que le problème ne fera que s’aggraver, car il existe trop d’intérêts en jeu pour espérer un recul.
MLEH : Pourtant, votre film se termine sur une note plutôt optimiste. Pourquoi avoir choisi cette fin, malgré votre vision plutôt pessimiste du futur ?
Hwang Byeong-gug : Parce que j’aime les fins heureuses. Quand je vais au cinéma, j’aime ressortir avec un sentiment positif. C’est ce que je souhaite aussi pour mes spectateurs : qu’au moins pendant la durée du film, ils puissent être heureux. C’est ma manière de concevoir le cinéma.
MLEH : Après le succès du film en Corée, quels sont vos prochains projets ?
Hwang Byeong-gug : Je regarde plusieurs possibilités, mais rien n’est encore décidé.
Je prends le temps d’examiner différents projets avant de choisir le prochain.
MLEH : Pour conclure, qu’est-ce qui vous semble le plus essentiel pour faire exister un film comme celui-ci ?Hwang Byeong-gug : L’envie du réalisateur. Mon désir de faire un film est ce qui me pousse à avancer. Je suis vraiment heureux quand je fais du cinéma. C’est cette envie qui, pour moi, est la chose la plus importante.
Un grand merci aux équipes du FFCP et en particulier à Cédric Callier pour l’organisation de cette interview!
Depuis maintenant vingt ans, le Festival du Film Coréen à Paris (le FFCP pour les habitués) offre chaque année, entre fin octobre et début novembre, une sélection de films coréens soigneusement choisis. Véritable passerelle entre la création sud-coréenne et le public français, le festival met en lumière la diversité du cinéma coréen, des œuvres d’auteur aux grandes productions, et accueille régulièrement équipes, réalisateurs et acteurs venus présenter leurs films en exclusivité.

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