Le geste le plus politique s’incarne parfois dans la matière la plus ancienne : le bois, le papier et l’encre. En s’associant à la Livraria Lello d’Oporto, institution centenaire de 120 ans classée monument national et souvent décrite comme l’une des plus belles librairies du monde, Dua Lipa et sa plateforme Service95 Book Club ne signent pas un simple coup de communication. Elles fondent la Manifesto Library : un sanctuaire physique permanent abritant 5 000 ouvrages (répartis sur 100 titres phares) dédiés aux voix contestées, censurées ou poussées vers l’invisibilité.
Ce partenariat dépasse le cadre de la prescription culturelle traditionnelle. En choisissant un lieu patrimonial inaltérable plutôt qu’une campagne uniquement virtuelle, l’artiste britannique transforme sa notoriété globale en outil sociologique et politique face à la résurgence mondiale de la censure.

La censure contemporaine : une réalité systémique
Il est tentant de reléguer la censure des livres à une époque révolue ou à des régimes autoritaires distants. La réalité statistique contemporaine impose un constat bien plus sombre. Pour la seule année 2023, un record effrayant de 4 240 titres a fait l’objet de tentatives de censure ou de retraits dans les écoles et bibliothèques publiques américaines. En 2024, des écrivains ont été emprisonnés ou détenus dans plus de 40 pays en raison de leurs écrits, publications ou prises de parole.
Des pays comme Cuba, le Venezuela ou le Liban continuent d’utiliser leur législation pour criminaliser tout ouvrage jugé critique envers le pouvoir. Surtout, la censure moderne a muté. Elle ne s’exprime plus seulement par l’autodafé spectaculaire, mais par des formes d’invisibilisation plus subtiles : pressions institutionnelles, retrait préventif des programmes scolaires et effacement des récits liés aux minorités, au genre ou à la mémoire collective.
Anatomie de la Manifesto Library: les quatre piliers du pouvoir
Installée dans le nouvel auditorium culturel de la Livraria Lello, la collection réunit 100 titres fondamentaux pour comprendre notre époque, déclinés autour de quatre axes thématiques directeurs.
Power interroge les structures dominantes (régimes politiques, normes sociales). Ces ouvrages remettent en question l’autorité de ceux qui prétendent définir le monde. Control décortique les mécanismes visibles et invisibles d’assujettissement : surveillance, propagande, conditionnement idéologique et emprise algorithmique/technologique. Voice offre une autorité narrative aux perspectives historiquement marginalisées, exclues ou sous-représentées (questions de race, de genre, d’identité et de géopolitique). Memory préserve les récits face aux tentatives d’effacement ou de réécriture collective nées des guerres, dictatures, exils et traumatismes historiques.
« La chose la plus rebelle que vous puissiez faire est simplement de lire — et, à en juger par tous les bannissements de livres en cours, la lecture est à nouveau considérée comme un acte de rébellion. »
— Margaret Atwood, en entretien avec le Service95 Book Club.

La prescription culturelle au XXIe Siècle
L’implication de Dua Lipa dans le débat intellectuel contemporain s’éloigne de la passivité de nombreuses célébrités traditionnelles. À travers le Service95 Book Club, l’artiste dialogue avec les plus grands esprits de notre temps, de Margaret Atwood à Olga Tokarczuk. En déclarant que « parfois, la chose la plus subversive que l’on puisse faire est de lire un livre puis d’en parler », Dua Lipa réactive le concept de lecture engagée auprès d’une génération ultra-connectée.
Pourquoi ce geste est-il déterminant ? Implanter la Manifesto Library dans la pierre et le bois d’Oporto confère une permanence matérielle aux récits que certains cherchent à effacer. Elle prouve également que la culture pop et l’exigence intellectuelle ne sont pas antagonistes, mais des alliées naturelles pour défendre la liberté de pensée. Enfin, en offrant un voucher pour un livre avec chaque billet d’entrée à la librairie, l’initiative garantit la circulation continue de ces textes essentiels.
Retirer un livre d’une étagère n’est jamais un acte anodin. C’est confisquer les questions qu’une société a le droit de se poser. En érigeant la Manifesto Library, la Livraria Lello et Dua Lipa rappellent que la littérature reste un espace d’émancipation non négociable.
Face à la censure d’État ou au lissage algorithmique, la relecture des textes interdits devient un acte de reconquête. Un rappel vibrant que tant qu’il y aura des lecteurs pour saisir ces pages, aucune histoire ne pourra être définitivement réduite au silence.
