Article et interview par Marie-Line EL HADDAD
Pour Shin Chaemin, la tradition coréenne n’est pas quelque chose que l’on fige dans le temps, mais un héritage qui peut continuer à vivre, à évoluer et à inspirer de nouvelles formes. Créatrice autour du hanbok et passionnée par la transmission de la culture traditionnelle coréenne auprès d’un public contemporain, elle s’attache notamment à réinterpréter le gat, l’emblématique chapeau coréen traditionnellement porté par les hommes à l’époque Joseon. À Paris, elle s’est confiée à Blender Book Magazine sur sa relation avec le hanbok, sa manière de faire dialoguer tradition et modernité et sa transformation du gat en véritable accessoire de mode contemporain.
Pendant des années, Shin Chaemin a principalement connu le hanbok à travers la danse traditionnelle coréenne. Autrefois réservé à la scène, ce vêtement a peu à peu intégré sa garde-robe quotidienne, devenant le point de départ d’une réflexion plus large : comment faire vivre l’héritage coréen dans le monde contemporain ?
Aujourd’hui, à travers son activité de créatrice sous le nom de Hanbok-ssi, elle partage la culture traditionnelle coréenne tout en explorant de nouvelles façons d’en porter et d’en réinterpréter les codes. Au cœur de son travail créatif se trouve notamment un objet particulièrement reconnaissable : le gat. Traditionnellement porté par les hommes sous la dynastie Joseon, cet emblématique couvre-chef coréen devient entre les mains de Shin un véritable terrain d’expérimentation, mêlant formes traditionnelles, matériaux contemporains et nouvelles influences stylistiques.
Nous avons rencontré Shin Chaemin à Paris à l’occasion de Pont Artistique Séoul Paris, un événement organisé dans le cadre du 140e anniversaire des relations diplomatiques entre la Corée et la France. Pour l’occasion, ses créations figuraient notamment parmi les tenues portées par deux Françaises, associées à des gat noirs revisités selon son approche contemporaine. Le hanbok que Shin portait elle-même lors de notre interview était, quant à lui, une création de la designer Lee Eun-jin.

© Shin Chaemin
Dans ce contexte symbolique de rencontre entre la France et la Corée, Shin Chaemin nous a parlé de sa relation avec le hanbok, de son travail créatif autour du gat et de sa conviction que c’est précisément en comprenant la tradition que les nouvelles générations peuvent la transformer et la faire évoluer.
Pour celles et ceux qui vous découvrent aujourd’hui, pourriez-vous vous présenter et nous parler de votre relation avec le hanbok ?
Shin Chaemin : Bonjour, je suis Shin Chaemin, créatrice de contenu autour du hanbok et de la culture traditionnelle coréenne. Je crée du contenu sous le nom de Hanbok-ssi et mon rôle est de montrer que le hanbok n’est pas un vêtement que l’on doit uniquement porter lors d’occasions spéciales, mais qu’il peut aussi faire partie de notre quotidien aujourd’hui.
Vous portez le hanbok non seulement lors d’occasions spéciales, mais aussi dans votre vie quotidienne. Qu’est-ce qui vous a donné envie de l’intégrer à votre garde-robe de tous les jours ?
Shin Chaemin : J’ai commencé très jeune à étudier la danse traditionnelle coréenne, et pendant longtemps, je n’ai donc porté le hanbok que sur scène.
Mais lorsque j’ai décidé de devenir créatrice de contenu autour du hanbok et que j’ai commencé à en porter dans ma vie quotidienne, ma perception a complètement changé. J’ai réalisé que le hanbok pouvait être à la fois beau et suffisamment confortable pour être porté tous les jours.
C’est pour cette raison que je porte aujourd’hui le hanbok quotidiennement et que j’essaie de faire découvrir sa beauté et sa valeur au plus grand nombre.
Le hanbok que vous portez aujourd’hui a été créé par la designer Lee Eun-jin. Pourriez-vous nous parler de certains de ses détails et de ce qui rend cette pièce particulière ?
Shin Chaemin : Autrefois, il existait une pièce appelée mujigae chima, littéralement « jupe arc-en-ciel », qui se portait comme jupon. Elle était portée sous les vêtements afin de donner davantage de volume à la silhouette.
Ici, ce jupon traditionnel a été réinterprété de manière contemporaine pour devenir une jupe extérieure. Les différentes superpositions permettent de créer cette silhouette très volumineuse.
Pour la partie supérieure, la structure traditionnelle du malgi a également été réinterprétée à l’aide de techniques modernes de pinces. Plutôt que d’avoir un jeogori, la structure supérieure est directement reliée à la jupe.
La construction traditionnelle du hanbok a ainsi été transformée à travers des matières contemporaines et une silhouette différente. D’une certaine manière, elle a évolué vers quelque chose de nouveau, presque comme une robe-hanbok moderne.

La réinterprétation contemporaine du gat occupe une place centrale dans votre travail créatif. Comment avez-vous commencé à travailler autour de ce chapeau traditionnel coréen ?
Shin Chaemin : Lorsque je réalisais des shootings en hanbok, j’ai commencé à avoir envie de porter quelque chose sur la tête.
Traditionnellement, le gat était un chapeau porté par les hommes sous la dynastie Joseon. J’ai ensuite découvert qu’il en existait de plus petites versions et j’ai commencé par les décorer à l’aide de matériaux contemporains.
Lorsque j’en ai porté un légèrement incliné sur le côté, il m’a rappelé les fascinators britanniques. J’ai donc spontanément décidé de l’appeler « gat fascinator ».
Je pars du gat traditionnel et le personnalise à l’aide de matériaux contemporains et d’un styling moderne. C’est un travail que je continue à développer depuis.
Aujourd’hui, j’utilise notamment beaucoup les chaînes. En travaillant avec différents types de chaînes, je peux créer des gat aux formes variées et donner à chacun une atmosphère différente.
Avant de venir en France, j’ai d’ailleurs créé un gat inspiré du drapeau français. qui a été offert au bureau de la Métropole.
À l’avenir, lorsque je voyagerai dans un autre pays, j’aimerais m’en inspirer pour créer un gat qui en évoque certains éléments. La France a été le premier : pour ce voyage, j’ai donc imaginé un gat inspiré du drapeau français.

Aujourd’hui, vous présentez votre travail à Paris dans le cadre d’un événement célébrant les 140 ans des relations diplomatiques entre la Corée et la France. Que représente pour vous le fait de partager cette facette de la culture coréenne avec le public français ?
Shin Chaemin : J’ai été très surprise d’apprendre que cela faisait déjà 140 ans que la Corée et la France avaient établi des relations diplomatiques. Je suis extrêmement heureuse de pouvoir participer à un événement aussi significatif.
La France est connue comme un pays d’art, et Paris comme une ville d’art. Je suis donc très fière et reconnaissante d’avoir l’occasion d’y présenter mes gat et le hanbok.
Aujourd’hui, l’une des choses que j’aimerais vraiment faire comprendre aux gens, c’est que le hanbok et les traditions coréennes ne sont pas des choses figées dans les musées. Elles sont toujours bien vivantes aujourd’hui.
Être ici et avoir la possibilité de partager ce sentiment et d’échanger avec le public français à travers mes gat et le hanbok a énormément de sens pour moi. J’en suis très reconnaissante.
Comment abordez-vous personnellement cet équilibre entre tradition et modernité ?
Shin Chaemin : Je pense qu’il est extrêmement important de maintenir un équilibre entre les deux.
Avant toute chose, je crois qu’il faut comprendre correctement les racines de la tradition. Ce n’est qu’en comprenant véritablement ces racines que l’on peut les réinterpréter, les transformer et, finalement, les faire évoluer.
Je ne pense pas qu’il faille s’accrocher uniquement à la tradition. La tradition doit continuer à être préservée en tant que telle, tandis que le hanbok contemporain doit également pouvoir suivre son propre chemin.
Mais nous devons bien comprendre nos traditions afin de trouver des façons pertinentes de les faire évoluer. Je pense que c’est une réflexion que les jeunes générations doivent mener, et que de nombreux designers et professionnels travaillant aujourd’hui autour de la culture traditionnelle coréenne sont déjà engagés dans cette démarche.

Enfin, pour quelqu’un qui découvre aujourd’hui le hanbok et souhaiterait l’intégrer à son propre style, quelle serait la manière la plus simple de commencer ?
Shin Chaemin : Lorsque j’ai commencé à créer du contenu sous le nom de Hanbok-ssi, j’ai notamment réalisé des contenus destinés aux personnes qui découvraient le hanbok et cherchaient une manière plus accessible de l’adopter.
Mon conseil serait de ne pas chercher à porter immédiatement une tenue traditionnelle complète de la tête aux pieds. On peut simplement choisir une seule pièce et l’associer aux vêtements que l’on possède déjà dans sa garde-robe quotidienne.
Par exemple, on peut porter un jeogori (veste du hanbok féminin, ndla) avec un jean. On peut également superposer un jeogori à une jupe du quotidien, presque comme un boléro. Ou encore, si l’on souhaite porter une heori chima (jupe taille haute du hanbok féminin, ndla), il suffit de l’enfiler par-dessus un T-shirt.
Plutôt que de porter tous les éléments d’une tenue traditionnelle ensemble, je recommande donc de commencer par une seule pièce de hanbok et de l’associer aux vêtements que l’on porte déjà au quotidien.
Cela rend le hanbok beaucoup plus facile à intégrer à son style et, à partir de là, je pense que l’intérêt que l’on porte à ce vêtement peut naturellement s’approfondir.
Un grand merci à Shin Chaemin d’avoir pris le temps de partager avec nous son travail et sa vision créative!
